Culture de vie, culture de mort

        En ces temps de guerre larvée contre la masculinité, travestie en revendications aussi fondamentales pour l’amélioration de la condition féminine que la lutte contre le « mansplaining » ou le « manspreading », une nouvelle manifestation de la guerre asymétrique que les islamistes mènent à la civilisation est venue nous rappeler que l’Histoire n’est pas un simple jeu de rôle.

        Le 23 mars 2018, lors de l’attaque de Trèbes, le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame a été assassiné par Redouane Lakdim, après s’être substitué à l’employée que ce dernier détenait en otage. Cet acte héroïque, et ultimement sacrificiel, illustre un principe aussi tacite que fondamental qui sous-tend toute civilisation digne de ce nom : préserver la vie à tout prix.

Les femmes et les enfants d’abord

        Or, préserver la vie, c’est essentiellement faire passer les femmes et les enfants d’abord ; les femmes qui sont dépositaires du pouvoir de donner la vie, et les enfants qui ont leur vie devant eux. L’envers de la maxime, c’est qu’en situation de danger avéré, les hommes doivent accepter l’éventualité que leur destin soit d’aller au devant de leur propre sacrifice.

        La prospérité nous a déshabitués de la tragédie, et il n’y a pas d’objet à regretter cela. Pour autant, la tragédie existe bel et bien, et c’est dans les moments où elle déroule sa mécanique implacable que se révèlent les non-dits sur lesquels nous vivons.

        Les procès d’opérette de l’oppresseur masculin qui remplissent l’espace médiatique ne doivent pas nous faire oublier ceci : historiquement, le grand « privilège » des hommes aura été principalement de se faire massacrer sur les champs de bataille.

        C’est que, si les femmes ont l’immense pouvoir de donner la vie, les hommes ont le pesant devoir de donner la mort, et partant, d’offrir leur vie, si jamais cela est nécessaire pour sauver celle d’autrui. Autrement dit : face à la tragédie, nous reconnaissons tous l’inégalité entre les sexes, ainsi qu’entre les âges.

Culture de vie

        Les femmes et les enfants sont tout simplement trop importants pour qu’il leur arrive quoi que ce soit. Ce rapport particulier aux sexes, aux âges, à la vie, et à la mort est spécifique aux sociétés construites sur une culture de vie. Car donner la mort à l’ennemi s’oppose autant à prendre la vie de n’importe qui, que se sacrifier pour autrui s’oppose à sacrifier autrui.

        Certes, aujourd’hui, l’ennemi qui veut nous mettre à bas est lui aussi prêt à offrir sa vie. Mais à qui exactement ? A l’humanité ? Non, bien entendu. Plutôt à l’hubris. Et en quel nom exactement ? Celui du plus grand bien ? Non, bien entendu. Plutôt celui du plus grand pouvoir.

        Sans oublier que pour complaire à son maître imaginaire, l’ennemi ne rechigne pas non plus à sacrifier autrui. Ainsi, les combattants de Daech qui emploient des civils comme boucliers humains. Ainsi, les milices de Boko-Haram qui envoient des fillettes se faire exploser dans des marchés.

        Les femmes kurdes l’ont bien compris, qui prennent les armes contre les islamistes. Elles n’ont aucun besoin de se faire donner la leçon sur je ne sais quels « amalgames » pour comprendre ce qui les attendrait si d’aventure ces derniers l’emportaient.

Culture de mort

        Car dans une culture de mort, puisque la vie n’est rien, les femmes ne sont rien non plus. En tant que génitrices, leur seule valeur tient dans le caractère plus ou moins élevé de leur fertilité, laquelle assure aux sociétés thanatolâtres qu’elles ne seront jamais à court de futurs « martyrs ».

        Il est difficile d’imaginer que des civilisations aient pu être bâties durablement sur une culture de mort. Il l’est moins d’imaginer que certaines puissent produire des tumeurs sociales sur cette base. Et de nos jours, mondialisation oblige, les dites tumeurs peuvent s’étendre de façon tout aussi déterritorialisée que les marchés.

        Alors, qu’est-ce qui nous empêche de reconnaître l’évidence quand elle se présente juste sous nos yeux ? Quelles preuves nous faut-il encore que la culture de mort s’exprime désormais au cœur même de notre pays, du continent européen, du monde occidental, et de tout le reste du monde en fait ?

        A la fureur assassine des enragés d’un dieu psychotique, n’avons-nous vraiment rien d’autre à opposer qu’une fatigue existentielle vaguement décadente, et à terme, bien plus sûrement suicidaire ? La tragédie devra-t-elle se jouer entre la vigueur meurtrière et la vitalité déclinante ?

(Un giorno al mare – Rossella Baldino)

        Pour ma part, sans rien vouloir occulter des défis à relever, je m’en tiens à cette confiance, certes naïve, mais historiquement justifiée, dans le génie national. De Jeanne d’Arc au général de Gaulle, c’est lorsque notre pays est tout au bord du précipice qu’émerge une femme ou un homme providentiel.

        Qui ? Quand ? Comment ? Allez savoir. Ce qui est certain, c’est que l’attente d’un tel personnage ne doit empêcher personne d’examiner en conscience comment relever la tête, et trouver sa voie vers une vie qui vaut la peine d’être vécue.

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L’avenir de la civilisation classique

        Ces derniers temps, plongé en moi-même tel le penseur de Rodin, je m’interrogeais quant à l’avenir de la civilisation classique. La société du marché et de la fin de l’histoire assurant chaque jour le renouvellement de mes sujets de perplexité, je ne manque jamais d’occasions de me livrer à de telles considérations prospectives.

        Porté par une lassitude devenue presque confortable, je m’étais pris à méditer sur le destin de l’humanité enferrée dans le post-modernisme, le néo-libéralisme, et autre multi-culturalisme. Autant de préfixes signalant que le présent ne se définit plus qu’en creux, par rapport à ce qui a été, n’est plus, et ne doit plus être.

        Je ne peux m’empêcher de penser que nombreux sont ceux qui, sans nécessairement parvenir à l’énoncer distinctement, perçoivent la fatigue civilisationnelle dont témoigne l’état actuel de notre société et de celles de nos voisins géographiques ou culturels.

(Photo : David Gaya, Wikimedia Commons)

        Qu’est donc devenue l’Italie de la Renaissance ? Qu’est devenue l’Angleterre de la déclaration des droits de 1689 ? Qu’est devenue la France de la déclaration universelle de 1789 ? De simples provinces de l’empire marchand et financier mondial. De banales zones administratives de la méga-machine thermo-industrielle planétaire.

        Dans ces districts du village global, l’idéologie « managériale » qui organise le contrôle des masses par le divertissement et la consommation est, par définition, dans la pleine incapacité de soutenir toute forme authentique de créativité culturelle, laquelle ne peut s’épanouir que dans les marges des sociétés technocratiquement dirigées.

        Un malheur n’arrivant jamais seul, cette idéologie est tout autant dans l’incapacité de penser la part tragique de l’Histoire, qu’elle prenne la forme de canots surchargés chavirant au large de la Méditéranée, ou de massacres aveugles perpétrés par des assassins de droit divin, ivres de leur propre ressentiment.

        De ce fait, nulle surprise à ce que la seule dynamique significative des sociétés occidentales soit celle de la demande sécuritaire, et du repli dans la familiarité de l’entre-soi. Le génie ne s’épanouit pas dans un environnement anxiogène où les classes supérieures instruisent constamment le procès du peuple.

La vérité vous libérera

        Devisant sur ce génie perdu, et devrais-je ajouter, trop souvent dans une visée polémique, il est courant d’en référer à l’héritage judéo-chrétien de la culture européenne. Personnellement, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi la part de judéité de ce qui, jadis, fût la chrétienté est tant à souligner.

        En effet, bien que peu versé en religion, il me semble que la révélation christique est censée compléter, si ce n’est transcender, la révélation mosaïque. Faut-il lire dans cette simple expression la reconnaissance implicite du caractère foncièrement intangible de ce qui fît la grandeur de la civilisation européenne classique ?

        Après tout, il n’est que trop vrai que le peuple juif a été ce peuple errant, marqué par la tragédie, mais survivant envers et contre tout, même après que les empires les plus puissants aient disparu dans l’oubli. Pour qu’il en fût ainsi, ce qui définissait la judéité devait être alors bien plus une spiritualité qu’une territorialité.

        Et, de même qu’au réveil, la distinction entre rêve et réalité demeure parfois confuse pendant quelques secondes, j’ai pensé un moment que la civilisation classique était peut-être avant tout une idée, le point de maturation d’un processus pluriséculaire d’engendrement culturel, porté par l’aspiration à la liberté et la recherche de la vérité.

        L’empire Romain déclinant a fini par disparaître en se dissolvant dans l’ère médiévale naissante. Si demain, tel est aussi le sort de la civilisation classique, peut-être survivra-telle encore comme un idéal dans le cœur et l’esprit des hommes trop épris de liberté pour consentir à s’agenouiller devant l’arbitraire d’autorités prétendument supérieures qui ne procéderaient d’aucune vérité ?